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Yara Lapidus : "Je n'aime pas être dans les clous."

Le fil rouge de son nouveau projet musical allie l'amour d'un côté et l'Orient de l'autre. Indissociable, soit-il. Yara Lapidus est une citoyenne du monde. Artiste multiculturelle, cette fille d'un papa mélomane et d'une mère à la fibre artistique chante en plusieurs langues, créant des ponts entre plusieurs courants musicaux. Habituée à la difficulté, Yara Lapidus est à la fois déterminée et orientée, notamment quand elle remonte à la source des émotions fondatrices et viscérales. Et toujours avec la volonté d'aller où le cœur la mène. Rencontre.


© Alfredo Piola

« Yara, votre EP Orientée est disponible dans les bacs et sur toutes les plateformes de streaming. Quelle a été l’étincelle de départ ?

Il y a deux ans, je visitais l’expo Les Divas, à L’Institut du Monde Arabe. J’en suis sortie souffler, bouleversée : des femme puissantes, émancipées, avant-gardistes. Une question me hantait, depuis : où est passé cet Orient-là, libre et majestueux ? Je reste nostalgique d’un Proche-Orient que je n’aurai jamais connu en paix...


L’EP s’ouvre avec ELLI, une adaptation en arabe du titre de David Bowie The man who sold the world. Pourquoi cette chanson en particulier ?

Je l’ai découverte à l’adolescence en quittant le Liban. Dans mon casque, j’écoutais Bowie, sa voix me consolait. Bien qu’il s’agisse d’un morceau pop rock, j’entendais déjà des sonorités orientales, surtout dans l’intro.



Comment avez-vous eu l'autorisation ?

Je savais que la tâche serait difficile puisque cela n’avait jamais été fait, mais la complexité est pour moi toujours très stimulante. Rien ne m’arrête, au contraire ! J’ai tenu à envoyer aux ayants droit (Warner USA) une version quasi aboutie. Il était pour moi impensable de me contenter d’une petite maquette. C’était tout ou rien afin de mettre toutes les chances de mon côté. J’ai eu beaucoup de chance, car au lieu des six à dix-huit mois requis pour une réponse, j’ai reçu le OK en moins de trois mois. Et pour couronner le tout, je l’ai reçue comme cadeau le jour de mon anniversaire !

Le clip est sur votre chaîne Youtube. Quelles étaient vos intentions artistiques et visuelles ?

Je souhaitais quelque chose de fluide, une sorte de déambulation nocturne avec des morphings, des visages qui se superposent dans une forme d’universalité, de trait d’union entre les êtres, le tout au second degré. Des visages typés, différents, pour représenter le monde dans un Paris by night. Chanter l’Orient tourmenté, dans une ville en paix : j’aimais bien ce paradoxe.



Comment vous êtes-vous rencontrés avec Gail Ann Dorsey et comment avez-vous travaillé ensemble ?

Après avoir trouvé l’idée géniale, Alain Lahana m’a mise en contact avec Gail Ann, bassiste de David Bowie. Elle vivait à New York. Entre nous, la connexion fut immédiate et au-delà d’une ligne de basse qui allait accompagner cette version, ce fut de sa part une implication totale dans la réalisation et la programmation, jusqu’aux chœurs avec moi.


L’EP se conclut avec l’émouvant titre Oumi ya Beyrouth, composé par Jean-Louis Périot le soir du 4 août 2020…

Le hasard a voulu que je fasse la connaissance de Jean-Louis le 4 août à 17:30. Nous étions dans un bar d’hôtel en bas de ma rue. Tout d’un coup, mon Whatsapp s’est mis à vibrer de manière frénétique, non-stop, trente messages par seconde. Par politesse, j’ai coupé mon téléphone. Jean-Louis aimait déjà l’idée de composer un morceau en arabe, avec des violons orientaux. On est rentré chacun chez soi et nous avons appris le drame. Le lendemain, on s’est appelé et ce projet est devenu une évidence. La chanson Oumi ya Beyrouth (Relève-toi Beyrouth) est née et elle sera dédiée à la Croix rouge libanaise. Ce titre est extrait dans Back to Colors en version très orchestrée. Dans Orientée, il sera en version remix (par Little Gulli et Justin Black).




Beyrouth est votre ville de naissance, c’est là où vous n’avez jamais connu deux années scolaires dans la même école, par exemple. D’où vient votre fibre artistique ?

J’ai commencé la guitare à six ans pour faire comme maman (peintre et guitariste). Mon professeur de guitare était Mr Ichkhanian. Le piano a pris le relais jusqu’à mes 17 ans. L’année du bac, j’arrête la musique, mais jamais l’écriture. J’étais rebelle, détestant le solfège. Seule la fantaisie m’animait : faire oui, mais autrement... J’ai toujours en moi de la fantaisie. Je n’aime pas trop être dans les clous. Je suis très intuitive dans tout ce que je fais, comme un petit animal ; un renard, mais gentil (rires). Plus tard, je suis allée vers la mode et j’ai écumé tous les cours de théâtre. Je savais, au fond de moi, qu’un jour, je serais au milieu d’une scène. Mes parents n’étaient pas complètement fous de l’idée, contrairement au stylisme. Et puis ma vie a radicalement changé quand j’ai eu un accident, une intervention qui a mal tourné au niveau des côtes cervicales. Je me suis réveillée avec le bras gauche et le buste paralysés. Que faire ? Je ne pouvais plus travailler dans la mode ; il me restait la musique. J’écrivais mes textes de la main droite, j’enregistrais des mélodies sur mon iPhone. C’est très étrange les détours que prend la vie, parfois pour vous emmener là où vous devez être. Dans mon cas, le détour a été violent, je m’en serai vraiment passé (rires). Aujourd’hui, je le prends comme un cadeau, je me sens à ma place.


À douze ans, quand vous commencez à écrire, qu’aviez-vous envie de dire, de raconter en chanson ?

J’écrivais sous des formes indéfinies. J’appelais ça des poèmes, parfois ça rimait, parfois c’était juste de la prose. J’ai retrouvé beaucoup de ces écrits, il y a un cahier que je ne peux même pas ouvrir sans m’écrouler, car il contient des textes très forts qui vous prennent aux tripes. Je me suis surprise en train d’écrire est-ce que c’est normal qu’à mon âge, mon seul objectif soit de rester vivante le lendemain ? Il y avait beaucoup de gravités dans mes textes alors que j’ai le souvenir d’une enfance joyeuse. Mes parents ont su la capitonner malgré une guerre de plus en plus forte, qui avait atteint son paroxysme à l’époque. J’étais privilégiée, je voyageais énormément. Mon père, architecte, dirigeait plusieurs bureaux dans le monde. Je partais, je revenais, mais c’était un arrachement permanent à chaque fois, parce que j’aimais mes amis et le pays malgré tout. C’est ce déracinement qu’a connu toute ma génération, en tout cas celles et ceux qui ont quitté le pays comme moi. Aujourd’hui, j’ai une adoration pour la France. Ce pays m’a tout donné, mon mari et mes enfants d’abord, bien sûr. Puis la sérénité de pouvoir créer. Je me demande si mon cœur ne penche pas plus pour la France, maintenant, parce qu’elle me protège. Le Liban, c’est très toxique de l’aimer. Vous l’aimez comme un être qui vous a trahi plusieurs fois. Je me tiens à distance, désormais.


© Alfredo Piola

Gail Ann Dorsey vous a dit que la musique permet, encore plus aujourd’hui, « de redonner un peu de luminosité et d’espoir au monde. » Pour vous, la musique peut vraiment avoir ce pouvoir ?

Exactement ! Pour moi, c’est le plus grand pansement qui puisse exister. C’est une façon de me guérir, de me réconcilier avec mes démons aussi, et si les textes peuvent toucher les autres, on a tout gagné. J’y crois énormément. Le monde a besoin de paix, de sérénité, ça fait Bisounours, mais Gail Ann est complètement dans ce trip-là. En studio, elle me disait que David Bowie nous soutenait et elle m’a garanti qu’il aurait adoré cette version. J’ai trouvé ça si mignon ! Je me suis plongée, depuis un an et demi, dans deux biographies de David Bowie et je ne savais pas qu’il était très influencé par les sons orientaux. Lorsqu’on parlait de trilogie berlinoise quand il habitait dans la capitale allemande, ses sonorités qu’il entendait dans les quartiers turcs nourrissaient son œuvre. Si vous écoutez Yassasine, les arrangements sont d’influences orientales.


Comment s’était passée votre découverte de la capitale ?

La première fois que je suis venue à Paris, j’avais sept ans. J’arrivais en plein milieu d’année scolaire, fuyant la guerre au Liban... Le niveau était excellent à Beyrouth et nous pouvions ainsi aisément intégrer l’école en plein milieu d’année. Je m’adapte et Paris m’adopte. Enfant j’ai vite senti un lien très fort avec la France.


Quels sont vos prochains projets ?

Je serai en concert le 19 juin à l’Institut du Monde Arabe (lien de réservation). D’autres dates vont se programmer à l’étranger, en Allemagne, aux Émirats. Mes projets sont à chaque fois portés vers l’export. J'aime l’idée de faire voyager ma musique.


Pour conclure cet entretien, auriez-vous une citation fétiche à me délivrer ?

Oui, du poète persan Rumi : « La blessure est l’endroit par lequel la lumière entre en vous. » Ce sont nos failles qui nous rendent meilleurs, plus humains … »

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