Tomasz Namerła, filmer l'âme humaine !

Dernière mise à jour : il y a 7 jours

Il a la tête dans le cosmos et les pieds bien ancrés sur le sol. Tomasz Namerła est un jeune réalisateur à la vision bienveillante. C'est en caméra-épaule qu'il a filmé avec brio l'envers du décor de l'incroyable spectacle de Thomas Jolly H6R3. Le résultat est captivant par la sincérité des images et l'authenticité de celles et ceux qui ont oeuvré pour faire du spectacle vivant un moment unique. Tomasz et son appareil à la découverte des plus belles fabrications de l'être humain ? Les histoires sont là et on a hâte de les voir avec son regard. Rencontre avec Tomasz Namerła, filmer l'âme humaine !


© DR

« Tomasz, tu es le réalisateur de la série documentaire H6R3 qui sera à découvrir dès demain sur france.tv et France 3 Pays de la Loire. Comment s’est faite ta rencontre avec Thomas Jolly ?

Je suis arrivé en France de Pologne en 2008. C’est à ce moment-là que La Piccola Familia a commencé à monter Henry VI. Ils étaient en Normandie et moi en Pays de la Loire. J’ai entendu parler de cette compagnie de théâtre avec des coupures de presse. Je n’avais pas les moyens pour voir leur spectacle, j’ai donc suivi leur actualité jusqu’à ce que je puisse les voir à Paris. Je me suis dit que ce serait chouette de les contacter pour imaginer quelque chose ensemble. Quand Thomas est devenu en 2020 le directeur du théâtre Le Quai à Angers, j’ai vite apprécié son approche envers les jeunes et ce qu’on appelle la démocratisation des publics. Il y avait donc pour moi un alignement des planètes, je devais les contacter ! On s’est rencontrés avec Thomas et on a discuté pendant un an ensemble, il a trouvé intéressante mon idée de documentaire. La folle aventure a démarré pour moi en septembre 2021.


La série se découpe en 6 épisodes de 26 minutes. Quels étaient tes défis de réalisateur ?

Le premier défi, c’était la confiance. J’ai rejoint des personnes qui ont vécu ensemble depuis 2008 et qui sont reliées par quelque chose qui les dépasse. Je suis entré dans une famille très puissante. L’autre défi, c’était de montrer qu’un projet artistique de cette envergure ne commence pas quand il y a toutes les lumières et les « paillettes » sur la scène. Il y a aussi ces moments où ils sont deux dans une salle de réunion en train de coller avec de la pâte à fixe le storyboard du spectacle. Je me suis approché avec ma caméra au plus près des visages et des gestes pour raconter leur histoire avec la sincérité et la vérité de ce qu’il s’est passé.


Quelle était ton organisation ?

Quand tu entres dans un tel projet, tu ne te poses plus les questions de temps de tournage. Je vivais à Nantes et j’ai emménagé à Angers pour être présent six jours sur sept, du matin au soir. Il y avait cet enjeu d’être immergé et en même temps de prendre du recul. Une fois par semaine, j’allais échanger avec la chef monteuse Cécile Pradère pour travailler la construction de notre trame dramaturgique. Les journées étaient intenses. J’étais tout le temps en caméra-épaule. C’est du spectacle vivant, humain, organique, imparfait parfois. Comme un cadre qui bouge tout le temps. Il fallait qu’on puisse ressentir que derrière la caméra, il y a aussi un humain, comme il y a un humain derrière chaque personnage.



Aucune connaissance de Shakespeare n’est nécessaire pour regarder cette série. Tu as tout lu pour le spectateur. Comment définirais-tu cet univers ?

Je connaissais l’univers de Thomas et de sa troupe avant de connaître celui d’Henry VI et de Richard III. Ce sont des pièces écrites par Shakespeare quand il était jeune. J’ai été surpris de voir à quel point c’était contemporain et proche de ce qu’on peut vivre actuellement, même si l’univers reste loufoque avec des enfants tués toutes les deux heures… Mais Shakespeare est tellement universel qu’on joue encore ses textes 500 ans plus tard.


Avant ce projet, quel était ton rapport avec le théâtre ?

J’ai failli en faire mon métier à une époque mais la vie a fait que je suis devenu réalisateur et très heureux de l’être. Les écrans de télé ou dans les salles de cinéma nous permettent d’accéder à des histoires passionnantes mais ce qui est génial dans le théâtre, c’est le vivant. On le voit dans le dernier épisode de H6R3 avec le lever de rideau et la vibration qui monte des mille spectateurs. Voir une personne habitée par un personnage, c’est spectaculaire. Thomas le définit bien dans l’épisode cinq : « L’humanité se déplace du plateau vers le public, mais aussi du public vers le plateau. » Cet émerveillement est propre au théâtre.


© O·H·N·K

Film, photographie, théâtre, poésie, d’où te vient cette fibre artistique ?

Après mon bac, j’ai eu le désir de faire ce métier. J’ai d’abord fait une expérience à l’étranger pour m’améliorer en théâtre et faire des photos et vidéos. J’avais déjà l’envie d’être du côté comédien et du côté réalisateur. Finalement, je me suis un peu perdu dans mes études et mes stages, j’ai changé de voie et je me suis intéressé davantage au patrimoine dans des structures culturelles. Peut-être que la vie en voulait autrement… Dans l’épisode quatre, un comédien dit : « Ici, personne n’est issu de la balle. » La série peut aussi raconter ça. Peu importe d’où l’on vient, si on ne tente pas, on ne saura jamais si ça marche ou non.


Au fil des expériences, tu as cultivé ton amour pour la profondeur des êtres…

L’humain est, encore une fois, capable de faire des choses extraordinaires. Pour les coulisses de H6R3, j’ai essayé d’être le plus élégant possible dans la manière de raconter leur histoire en filmant leur fragilité et leur part de doute. Mais le documentaire a aussi ses limites pour moi, parce qu’il aura forcément une influence sur les gens filmés. Je n’ai envie de blesser personne. C’est pour ça que j’aimerais me tourner un jour vers la fiction, parce que là on peut tout demander à un comédien.


En parlant de fiction, tu as fait une belle mise en avant du réalisateur Krzysztof Kieślowski qu’on peut découvrir sur ton compte Instagram…

Chez Kieślowski, il y a quelque chose qui nous touche dans ses films même si ça a été tourné il y a quarante ans en Pologne communiste. Au début, il a fait du documentaire puis des films engagés. Ce qui l’intéressait le plus, c’était l’émotion commune qu’on pouvait tous ressentir, cette rage aux dents avec la souffrance et l’amour. J’espère que dans mes films je pourrais raconter ça, toujours avec un côté espiègle, malicieux et en m’amusant avec le spectateur.


Envisages-tu la réalisation d’autres portraits ?

En ce moment, le projet est le repos (rires). Pendant la série, j’ai noté plusieurs idées de fictions ou de documentaires. J’avais l’impression que mon cerveau se reposait en composant avec d’autres sujets. Je vais donc me poser et relire ce carnet pour voir quelle histoire est la plus urgente à raconter aujourd’hui en vue de ce qui se passe dans le monde.


Pour conclure cet entretien, aurais-tu une citation fétiche à me délivrer ?

C’est une colle (rires). J’ai plus de mots à te donner qu’une citation. Émerveillement, tendresse et passion. Ces mots-là me guident en ce moment. »