Emmanuel Fricero, ciné Man !

Dernière mise à jour : 9 juin 2021

La caméra de ses parents est très vite devenue sa meilleure arme. Emmanuel Fricero incarne tout ce que l'on aime : l'humilité, le talent, l'opiniâtreté et la passion. Il pourrait parler de son métier pendant des heures, c'est ce que nous avons fait pendant deux fois 45 minutes, le temps d'un match, pour en apprendre plus sur les combats menés par ce jeune réalisateur dont le nom sera un jour écrit en lettres d'or dans le cinéma Français. Rencontre avec Emmanuel Fricero, ciné Man !



« On peut enfin retourner dans une salle de cinéma ! Un soulagement pour toi ?

Je vais faire un retour fracassant (Rires). J’espère qu’il n’y aura pas de couac ! On va pouvoir kiffer à nouveau. Il y a tellement de films à voir depuis l’année dernière. J’espère que ça va inciter les gens à retourner au cinéma. Il y a le Dupontel à voir, The Father de Florian Zeller, Drunk de Thomas Vinterberg, ADN de Maïwenn et j'attends avec grande impatience le nouveau James Bond et plein d'autres bien sûr...


Quand ça avait rouvert cela fait quelques mois, j’étais tout seul dans les salles, il n’y avait personne. Je discutais avec les responsables de chez Pathé qui me disaient « Bienvenue chez vous » (Rires). Ça m’est arrivé pas mal de fois, même avant cette période. Les films de 22h, en pleine semaine, tu es tout seul, c’est un kiff (Rires), mais je préfère quand même voir une salle pleine à craquer, c'est magique !


Habituellement, à quelle fréquence vas-tu dans les salles obscures ?

J’y vais toutes les semaines. À un moment, c’était ma sortie du samedi soir. Maintenant, par rapport à mon train de vie, j’y vais en semaine. Quand je peux me permettre ou que j’ai pris du retard sur les films, il m’arrive d’en regarder trois d’affilée. J'y vais pour la séance de 18h et j'enchaîne celles de 20h et 22h. Un petit marathon. Je rentre ensuite chez moi vers 1h du matin, content d'avoir vu trois films. Et je peux encore regarder un autre film en arrivant à la maison (Rires).


Tu es bon public ?

J’essaie de tout voir, de regarder tous les styles, même si j’ai mon propre genre en tant que cinéaste. C’est important de savoir tout ce qui se fait. D’une certaine manière, ça m’inspire aussi. Voir les différentes cultures, la façon de faire, le moyen de raconter des histoires, c’est tellement différent suivant le pays et la langue.


Tu es réalisateur, producteur et scénariste. On va parler de tes courts-métrages et de tes futurs projets. Mais avant ça, comment s’est faite ton initiation au cinéma ?

Très jeune, je suis tombé amoureux du cinéma. Mes parents ne viennent pas du tout de ce monde-là. Ils adoraient le cinéma, presque chaque semaine on y allait, et on regardait ensemble beaucoup de films à la télévision. Vers l’âge de 8 ans, j’ai pris la caméra Hi-8 de mes parents, et j’ai commencé à faire mes premiers petits courts-métrages. Les acteurs étaient mon frère, mes cousins, mes cousines. Ensuite, ça a été les copains d’école, de la primaire, du collège et du lycée. Je n’ai jamais arrêté.


Quel est le souvenir de ton premier court-métrage ?

C’était un remake d’Indiana Jones. Ce film de Spielberg m’a donné l’envie de faire ce métier. J’ai fait deux courts-métrages autour de ce thème. Le premier était plus vif, moins préparé.


Pour le deuxième, j’ai écrit un scénario, préparé des costumes, une mise en scène, de la figuration et de l’action. Il y a dedans un peu l’essence du cinéma que je fais maintenant, trente ans après.


Je me suis pris de passion et à chaque fois qu’il y aura une fête de famille ou entre copains, je vais toujours prendre ma petite caméra et réaliser des courts-métrages pendant plusieurs heures. Tous les gens que je connais sont passés à un moment donné devant ma caméra.


À cet âge, c’est un loisir, tu ne penses pas pouvoir en vivre…

Ah non ! Je ne me disais pas du tout que j’allais devenir réalisateur. Je ne savais peut-être même pas ce que c’était. Il fallait que je le fasse, je me sentais bien de faire ça, je m’éclatais.


Au début, j’étais partout, devant et derrière la caméra. J’ai fait l’acteur principal et je me suis vite rendu compte que je n’étais pas fait pour ça (Rires). J’aimais surtout être le chef d’orchestre, diriger mes acteurs, choisir les plans, le scénario, c’est ça qui m’intéressait.


Ton trisaïeul Joseph Fricero était un peintre très reconnu. Finalement, cet héritage culturel était une évidence ?

Certainement. Il doit y avoir un côté artiste dans la famille, lui avec la peinture et moi avec les images. Je sais que mon père dirigeait le Ciné-club de son lycée. Mon arrière-grand-père maternel était un petit distributeur de films en Algérie. Il achetait des films espagnols et les projetait dans une vingtaine de cinémas de la ville d'Oran. Mais il s’est fait arnaquer et l’aventure s’est arrêtée-là (Rires). On n’a plus jamais parlé de cinéma mais tout ça, je l’ai su bien après. Mes grands-parents et mes parents ont toujours beaucoup aimé le cinéma et je sais que ma mère dès toute petite y passait beaucoup de temps. Je le dis toujours, c’est le cinéma qui m’a choisi.


En grandissant, la précarité du métier ne te fait pas peur ?

Je ne me suis jamais posé la question : « Qu’est-ce que je vais faire dans la vie ? » Tous les gens autour de moi l’ont su très rapidement. Mes parents se sont dit : « Lui, c’est sûr qu’il va vouloir travailler dans le cinéma, il va devenir réalisateur. »


Autour de toi, ça n'a pas suscité d'interrogations ?

J’ai eu envie de tout donner pour faire ma passion. Je pense que ça a fait peur à mes parents bien évidemment. Il y a peu d’élus, mais c’était plus fort que moi. Je me suis toujours dit : « Je vais réussir. » Je suis comme ça, je me fixe un but et j’essaie à tout prix de l’atteindre. Quand t’es jeune, tu te poses beaucoup moins de questions. Tu te dis, je vais me donner les moyens et faire plus que les autres s'il le faut. Je suis un compétiteur, un ancien sportif, la compétition j’ai toujours aimé ça.


Quel sport as-tu pratiqué ?

J’ai fait du foot à un très bon niveau. J’aurais pu, à un moment, prétendre à une carrière pro. Très jeune, j’ai eu beaucoup de propositions dans plein de clubs, même internationaux. Mais je pense qu’à ce moment-là, je n’étais pas prêt à faire ce changement. Je préférais m’amuser avec mes copains et avoir du temps libre pour faire des films.


Presque toutes les semaines, à la maison, on recevait des appels. J’avais 13-14 ans. Je jouais avant-centre, je faisais partie des meilleurs de la Région PACA. Là aussi, mes parents ne viennent pas du tout de ce monde-là et quand tu as le FC Bruges qui appelle et te propose de te prendre dans leur centre de formation avec un premier salaire, ça fait peur, je n’étais pas prêt à ça. L’OM, l'AS Monaco et l’OGC Nice se sont aussi intéressés à moi.


L'OM, un club qui t'a fait vibrer...

Jean-Pierre Papin était le patron des patrons pour ma part, c'est le plus grand avant-centre de tous les temps. Il m’a beaucoup inspiré sur son combat personnel, par rapport à la maladie de sa fille. J’ai eu l’occasion en 2018 de le croiser à l’aéroport de Nice, j’ai pu faire une photo et lui dire tout ce qu’il avait apporté dans ma vie de jeune footballeur. Quand j’étais capitaine de mon équipe, je mettais en brassard un bandana comme lui.


Pour la petite anecdote, il y a une semaine et demie, j’ai acheté sur internet des petites figurines sorties en 1989 le représentant. Je les avais quand j’étais gosse mais j’ai dû les perdre ou les vendre dans des brocantes pour faire un peu d’argent de poche. Le foot reste une passion. Je suis un grand fan de l’équipe de France, je les soutiens à fond.


Cet esprit de compétiteur, tu l'as donc depuis tout petit...

Je ne faisais pas du foot pour faire de la figuration (Rires). Sur le terrain, je me donnais à fond pour gagner, je voulais être le meilleur. Je me suis toujours fixé de gros objectifs. Je vois toujours grand. Le travail ne s’arrête jamais, il ne faut rien lâcher et j’ai toujours essayé de voir le plus loin possible, même trop loin mais c’est ce qui me fait avancer. Tout se fait étape par étape.


Tu t’installes sur les bancs de l’ESRA à Nice en 2001. Tu devais être comme un poisson dans l’eau dans cette école ?

Je me suis régalé à 100%. J’ai rencontré des gens qui avaient exactement la même passion que moi. C’était incroyable. Jusqu’à présent, je travaillais avec la famille et mes potes, je les avais embarqués dans mon aventure.


Dans cette école, j’ai fait la rencontre d'Olivier Landry, mon directeur photo, passionné par la lumière, la photographie et l’image. J’ai aussi rencontré Jérôme Mettling, mon superviseur des effets spéciaux, mon cadreur, mes chefs électros et de nombreux techniciens. Je cible les meilleurs. Petit à petit, c’est devenu mon équipe officielle depuis plus de vingt ans maintenant.


Il y a de l'affiliation, de l'entraide, mais aussi une part de concurrence ?

Bien sûr qu’il y a de la concurrence. Au début, j’étais frustré. Je n’arrivais pas à pouvoir réaliser mes projets. On est choisi sur scénario et celui qui a le meilleur peut réaliser. Ce qui est bien dommage et très français aussi.


Aux Etats-Unis, les plus grands réalisateurs - notamment Steven Spielberg - n’ont quasiment jamais écrit un scénario de toute leur filmographie. Une fois que tu es réalisateur, tu apportes ta vision, tu tranches sur le scénario, tu fais des choix au casting, tu décides de tout en fait.


Mon genre, c’est le thriller, les polars, les films d’action, ça collait un peu moins avec la vision de l’école. Les deux premières années, je ne suis pas choisi. Je me retrouve à la production, au cadre ou assistant réalisateur. Je bouillonne parce que j’ai envie de montrer que j’ai un univers et que je sais le faire.


Et là, tu as l'occasion de montrer ce que tu vaux...

À un moment, j’ai la chance de pouvoir enfin réaliser un court-métrage de quelques minutes. Mon scénario, c’est l’évolution d’un jeune qui grandit dans le milieu de la mafia. Je fais une mise en scène assez dynamique. À l’époque, je faisais du rap et pour le générique de fin qui ne dure même pas une minute, j’ai raconté l’histoire du film. J’ai voulu montrer tout ce que je savais faire. En trois minutes, il fallait que je prouve que j'étais un bon réalisateur, que j'avais plein d’idées de mise en scène et que j'étais un artiste.


Quels ont été les retours ?

On fait la projection à l’école, le court-métrage se termine et je reçois des applaudissements de tout le monde. Ils restent bouche bée. D’un coup, j’impose ma patte pour la première fois et je surprends agréablement mon prof de réalisation.


Un autre exercice arrive et je me propose de nouveau. Ce sera le seul court-métrage que je tournerai en 35mm, en pellicule, un grand moment pour moi. Je n’écris pas le scénario mais je l’adapte. Je fais une mise en scène ultra moderne, futuriste, un peu à la Matrix sur fond blanc.


Ce court-métrage s’appelle Pandora. Une histoire d’amour que je réalise d’une manière psychologique. Ça ressemble un peu à un thriller et j’y ajoute un côté science-fiction avec des boîtes suspendues dans les airs. Et là aussi, les retours sont unanimes.


Tu confirmes ton talent. À la fin de la scolarité, que se passe-t-il ?

Il doit rester un mois d’école et je me dis que c’est vraiment dommage que ça s’arrête. Dans un mois ça y est, je suis lâché dans la nature, qu’est-ce que je vais faire ? J’ai la chance de pouvoir utiliser un peu de matériel et d’avoir tous les techniciens à mes côtés. Il me vient l’idée de réaliser le court-métrage Hommes de Main. Ce sera mon premier gros court-métrage que je produis et réalise.


Je vais voir le directeur de l’école : « Ecoutez, j’ai un projet de court-métrage, je vais le produire moi-même mais est-ce que je peux éventuellement vous emprunter un petit peu de matériel pour pouvoir le réaliser ? » J’ai l’appui du prof de réalisation, il va voir le directeur : « Je n’ai jamais vu un jeune aussi talentueux et déterminé que ça. » J’ai l’aval de tout le monde.


Le directeur m’envoie faire la liste de mon matériel. Je lui dis : « On ne va pas trop vous embêter, on va tourner le week-end. » Je fais une liste de matériels tellement énorme que ça remonte à tous les autres profs qui commencent à râler (Rires). Ils vont tous voir le directeur : « Fricero il a tout pris, je ne peux même plus faire cours. Comment on fait ? » (Rires)


Ce court-métrage va rencontrer un très joli succès...

Le tournage dure trois jours et une nuit. J’ai plus de 50 personnes à gérer. Le court-métrage dure quatorze minutes avec de l’action à grande échelle, un règlement de compte entre mafieux où le petit jeune veut prendre la place de l’ancien. Ça part en fusillade, bagarre, c’est complètement dingue. Et là, c’est le début de tout, je fais ma première avant-première avec l’équipe, on est quasiment 200 personnes.


J’édite le DVD avec un making-of et un bêtisier. On participe à nos premiers festivals et on diffuse le film sur les premières plateformes mondiales de courts-métrages. Je poste Hommes de Main et à l’époque, il n’y a quasiment pas de court-métrage d’action. Je n’en vois pas. En très peu de temps le film se retrouve top 1 stream et fait des vues hallucinantes. Je découvre l’envers du décor d’internet, ceux qui aiment ou non ton travail, la méchanceté des gens qui ne te connaissent pas et qui t’insultent gratuitement. J’ai 23 ans, tout ça arrive rapidement.


Ça a été dur à gérer ?

Je le prends en pleine gueule. C’est choquant. J’ai fait ce court-métrage avec tellement de passion et d’amour. Après, on a eu beaucoup de retours positifs. La première presse arrive et beaucoup de personnes commencent à s’intéresser à mon travail.



Après Hommes de Main arrive un autre projet...

C’est là qu’arrive mon moyen-métrage La Dernière Leçon du Parrain sorti en 2008, disponible sur YouTube. Je retrouve un petit papier écrit quand je travaillais la nuit en tant qu'étudiant pour payer mes études. J’avais griffonné le début du scénario. Je le propose à Daniel Lentini, l’acteur principal et à Loïc Landrau, mon scénariste de toujours.


On écrit un film de trente minutes sur la passation de pouvoir entre un vieux parrain qui veut se retirer des affaires et donner les rênes à son fils, qui lui n'est pas préparé à ça. On suit son parcours initiatique. Son père ne lui laisse pas le choix, il doit prendre le relais.


Il y a de la grosse action, des poursuites de voitures, des explosions, des fusillades et des combats chorégraphiés par Jean-François Marras, mon coordinateur des cascades depuis très longtemps. Il y a aussi et surtout beaucoup d’acteurs et actrices, et des décors différents. Dix jours de tournage et 120 personnes au générique, c’est énorme.


Un nouveau challenge difficile à financer ?

Au début, j’essaie d’avoir du financement. Je demande mes premières subventions, je recherche un producteur qui va peut-être croire en moi, miser là-dessus. Malheureusement, ça ne répond pas. Il n’y a pas d’économie sur le court-métrage et aucun retour sur investissement.


Le court-métrage est une carte de visite pour passer à la suite. Je me rends très vite compte que personne ne va répondre à ma demande. Et au final, je me dis : qu’est-ce que je fais depuis tout le temps ? Je produis mes films. Alors avec quelques partenaires, on réunit 30 000 euros. Je les remercie encore, ça a fait avancer la donne. On est parti dans une aventure complètement incroyable avec des moments fantastiques.



Tu vas encore une fois viser haut avec une avant-première digne d'un long-métrage...

Pour la sortie du film, on organise une très grosse avant-première aux studios de la Victorine à Nice devant 300 personnes. On fait une soirée à l’américaine avec des décors, un musée du film (carrément !). Dedans, il y a les costumes, les armes, les accessoires, tu peux faire la petite visite avec un groupe de musique en live.


Il y a aussi un photocall peint pour l'occasion par le célèbre artiste Monégasque Anthony Alberti (Mr One Teas), qui représente les personnages du film. On projette le court-métrage, on fait un échange avec le public, les comédiens et techniciens sont là. Ensuite, on montre le Making-Of et le bêtisier. La soirée dure trois heures.


Le public a l'impression de faire partie du projet...

Exactement ! Cette soirée est un véritable succès. On enchaîne ensuite avec les festivals et les premières récompenses arrivent. Le tout premier prix que l’on reçoit est à Houston, au Texas, aux Etats-Unis. Le film est sélectionné en compétition officielle au WorldFest de Houston, le plus grand festival indépendant du monde. Tous les plus grands metteurs en scène y sont passés (Brian de Palma, Martin Scorsese, Ridley Scott, Spike Lee, Oliver Stone...). On est en 2009 et il n’y a pas l’expansion des festivals comme maintenant. Il faut envoyer son DVD à l’autre bout du monde par La Poste et il met trois semaines à arriver. Il y a plus de 5500 projets venus du monde entier qui sont proposés. Quand j’apprends la sélection, je me dis que ce n’est pas possible...


Avec ton équipe, tu traverses l'Atlantique pour y aller !

C’était tellement fou, autant y aller ! On y va et c’est le début de choses incroyables et hallucinantes qui s'enchaînent. Mon téléphone sonne, au bout du fil on me parle avec un accent américain mais en français. Sincèrement, au début, je pensais que c’était un pote qui me faisait une blague : « Bonjour, je suis le consul de Houston, on a vu qu'il y avait un film français en compétition et on aimerait venir le voir avec l’attaché culturel et organiser au Consulat Français une soirée privée en votre honneur et celle de votre équipe. »


Lors de cette soirée, ils invitent de nombreuses personnes et des businessmen Texan. Le lendemain, ils organisent un dîner avec un distributeur américain. Ensuite, ils nous font une visite privée du musée d’art moderne de Houston. Quand je te dis une visite privée, c’est privé, il n’y avait que nous avec l’attaché culturel, le directeur du musée et le chef de la sécurité, un molosse de 2m50 (Rires) qui ouvre les portes avec les codes, les clés et on voit des trucs de fous non visibles par le public !


On remporte le Platinum Remi Award du meilleur thriller et on gagnera aussi la palme d'or du meilleur film étranger à Las Vegas. À mon retour en France tout change. Tout le monde veut me rencontrer et connaître ce français qui est allé aux Etats-Unis. À partir de là, on m’écoute : « Qu’est-ce que tu as comme projet ? Tu travailles sur quoi ? On est à ton écoute. »


Une étape est gagnée. Je suis le petit Frenchie du sud de la France. Il y a ce rêve américain. En France, on ne voulait même pas de moi et aux Etats-Unis on m'a déroulé le tapis rouge.



Aux Etats-Unis, on sait donner sa chance à de jeunes créateurs alors qu'en France, on a besoin d'une multitude de cautions pour faire un choix.

Je suis d’accord avec toi. Je me rappellerai toujours d’une phrase qu'une personnalité m'a dit : « Avant, tu n’étais rien, maintenant tu représentes quelque chose, donc tout va changer pour toi. » C’est resté dans ma tête. Une fois que j’ai compris ça, ma manière de voir le business a changé. Avant, j’étais plus naïf. J’ai toujours su qu’il fallait de l’argent pour faire des projets mais je ne m’étais pas rendu compte de toutes les difficultés qu’il faudrait traverser, les unes après les autres, pour petit à petit gravir les échelons.


Ça te donne confiance et t’encourage à continuer...

Avec ces trophées, tu gagnes des galons et tu as le droit de pouvoir continuer à rêver plus grand. C’est là aussi qu’arrive l’idée du long-métrage. J’ai des idées et commence à développer un scénario qui s’appelle Marché Noir. Je ne vais peut-être pas pouvoir le faire tout de suite mais on commence à réfléchir, à travailler sur le scénario et à développer le projet.


Tu vas connaître une période d'inactivité artistique avant de savourer une première récompense dans ton pays. Raconte-moi tout ça.

En 2010 j'ai créé ma société de production Fricero Films et j'ai développé plusieurs projets de longs-métrages. À un moment, je regarde les années passées et ça fait cinq ans que je n’ai pas fait de fiction, la frustration du metteur en scène commence à parler.


L'appel des plateaux est trop fort, il faut que je réalise et là je tourne mon court-métrage La Curée sorti en 2013. Il a été primé à de nombreuses reprises, vingt récompenses dans le monde et a notamment reçu le Prix du Public aux Champs-Elysées Film Festival, mon premier prix en France.


Dans ce festival-là ultra réputé, l’année où je gagne, il y a dans le jury Bertrand Tavernier, Jacqueline Bisset et Keanu Reeves en membre d’honneur. Tu es devant 500 personnes, une salle comble.


Pour la petite anecdote, on m’appelle l’après-midi pour s’assurer que je serai bien là à la cérémonie des prix. Je confirme qu’on sera quatre : le comédien Fernando Scaerese, le scénariste Loïc Landrau et un partenaire. Je ne vois pas le truc arriver, bien évidemment. Je me dis que c’est normal, ils font le check pour savoir qui sera là, c’est une question d’organisation.


À notre arrivée devant le tapis rouge ils ne nous trouvent pas sur la liste d’invitation (Rires). Les vigiles ne veulent pas nous faire rentrer : « Mais attendez j’ai mon film en compétition ! » (Rires) La présidente Sophie Dulac voit qu’on est en galère à l’entrée et bien évidemment débloque la situation. Alors qu’on ne devait pas être dans la salle, on remporte ce magnifique prix du public.


Une belle récompense et aussi une petite revanche. Quand tu descends de la scène, ta soirée prend une autre dimension, tu échanges les cartes de visite, tout le monde vient te voir, tu rencontres des gros acteurs.



Il arrive ensuite les récompenses de meilleur réalisateur…

J'ai été primé cinq fois pour La Curée en tant que meilleur réalisateur. C’est un magnifique encouragement. Un film, tu ne le fais pas tout seul mais avec des dizaines de personnes. La Curée a fait le tour du monde, c’était complètement fou. Pour ce film on a fait une avant-première, encore plus importante que pour La Dernière Leçon du Parrain.


Là, on a monté un spectacle d’action sur scène avant la projection du film. Le présentateur se faisait kidnapper par des mecs cagoulés et armés. Il y avait des combats au sabre, des pistolets, tous les spectateurs étaient dans l’ambiance du court-métrage que j'allais leur proposer.


La Curée dure huit minutes. Si tu fais venir 500 personnes uniquement pour ça, ils peuvent repartir déçus. Il faut que tu leur en donnes du spectacle ! Je sais faire des films mais je sais aussi produire. Il faut qu’on se dise : « Ce mec-là, il voit grand, je comprends son envie et son ambition. » L’aventure va continuer. On va même recevoir d’autres récompenses aux Etats Unis, en Chine et en Indonésie, c'est fantastique.



On a beaucoup échangé sur tes réalisations et productions artistiques, mais parlons du scénario. On sait qu’il faut de nombreuses versions avant de considérer son scénario comme abouti. À quel moment on « accouche », on ose mettre le point final ?

C’est très compliqué. J’ai la chance d’écrire avec des scénaristes tellement talentueux. Ça aide beaucoup de travailler à plusieurs. Tu mets l’égo de côté, on avance et on balance des idées, bonnes ou mauvaises. Le scénario, c’est mon outil de travail. Après, il peut évoluer, il y a la réalité du terrain, de la production, la mise en scène, la météo, le casting... Il faudra prendre de nouvelles décisions, en espérant que ce soient les bonnes.


Pourrais-tu écrire des films que tu ne tournerais pas, comme Jean-Loup Dabadie par exemple ?

Aujourd'hui, je participe au scénario de tous mes films mais je pourrais plus facilement produire le film d'un autre qu'écrire un scénario pour quelqu’un. Quand je travaille sur un script, je choisis mes partenaires d'écriture, et je me projette déjà avec mon regard de réalisateur. Je vais y mettre ma patte, ma sensibilité et mes envies. Tout ce que l'on écrit, je le rêve en image... Après, tu peux donner le même scénario à dix réalisateurs, tu auras dix films différents. C’est ça qui est intéressant.


À chaque fois que l’on parle d’un film, on donne le nom du réalisateur, on ne cite jamais le scénariste…

C’est vrai, c'est plus rare ! Pour ma part, je cite le plus régulièrement possible mes scénaristes pour lesquels j'ai un énorme respect. Un bon film, c’est avant tout un bon scénario mais au final c’est la vision du réalisateur qui prime par son point de vue et ses nombreux choix artistiques car il retranscrit visuellement tout l'univers en images. Il arrive parfois que les scénaristes soient déçus du résultat final. Il faudrait poser la question aux miens sur mes films (Rires).


La lecture finale du scénario, c’est le montage…

Au montage, tu peux refaire un film. Mais si à la base tu n’as pas une bonne histoire, un vrai point de vue et un message, ça ne marche pas. Dès le début, il faut te demander de quoi parle ton film et ce que tu veux transmettre. Quand le film est terminé, il ne t’appartient plus. Il est aux spectateurs et tu espères qu'ils vont l’aimer (Rires).



Sur le plateau de tournage, j'imagine que tu dois avoir une réelle exigence envers tes comédiens et techniciens...

Sur le plateau, il peut y avoir des impondérables. Il faut savoir s’adapter et être réactif immédiatement, prendre des décisions. Je me dis toujours qu’on a donné le max. Il n’y a pas de regrets à avoir.


Quand il y a des coups de mou, tu le sens. C’est ton projet, tu es le chef d’orchestre et si tu n'es pas à fond, tout le monde s’arrête. Quand tu enchaînes les journées de tournage, tu as la fatigue qui arrive, c’est normal. Mais c'est à toi à redonner un coup de boost à ton équipe.


Il faut montrer à tes acteurs et techniciens que tu les aimes. C’est un partage humain. Ils vont se surpasser et être encore meilleurs. Je ne peux décevoir personne. Une alchimie se crée. Je m’interdis d’avoir de l’amertume. Sur les plateaux, je suis très énergique. Je ne suis pas toujours rigolo mais je ne suis pas un tyran (Rires).


Quand tu rentres chez toi après une journée de tournage, tu arrives à te relaxer ou bien tu penses au lendemain ?

Impossible de me détendre, je regarde les rushes de la journée pour me rassurer. Parfois, ça ne me rassure pas (Rires). Est-ce qu’il ne va pas me manquer ce gros plan ? Ce plan large ? Cet axe ? Cette émotion ? C’est très compliqué.


Je connais mon travail mais il y a toujours des doutes qui s’installent. Mon cerveau est toujours en ébullition, je ne peux pas rentrer le soir et me poser sur le canapé, je suis déjà concentré sur la prochaine journée. Je suis en flux tendu jusqu’au dernier jour de tournage.


Quand l’adrénaline s’arrête, au clap final, tout ressort. Tu t’effondres, t’es comme un gosse. C’est un grand moment à vivre. Toutes les équipes sont toujours très émues. Demain, chacun va rentrer chez soi, on ne se voit plus. Chacun part sur d’autres projets et à ce moment-là commence le reste du travail, toute la post-production pendant des mois et des mois.



Ce que je remarque aussi dans tes films, c’est que Nice, la Riviera, est toujours en arrière-plan. Ça me fait penser au film de Cédric Klapisch qui fait de ses villes espagnoles des personnages de ses films.

C’est vrai ! Je suis très attaché à la Côte d’Azur. J’ai grandi et suis allé à l’école ici. J’ai voulu m’implanter à grande échelle dans cette région. J’aurais pu partir à Paris. Mais pourquoi aller me noyer dans la masse alors qu’ici j’ai un terrain de jeu incroyable ? On a de super acteurs, techniciens, studios et décors.


Après, bien évidemment que je suis très souvent à Paris. Ma boîte de production est située à Paris et sur la Côte d’Azur. Mes partenaires et coproducteurs sont presque tous parisiens. Les décisions sur les budgets et les distributeurs se font à la capitale. Mais effectivement, la Côte d'Azur est un personnage à part entière dans quasiment tous mes projets. J’ai envie de mettre en avant cette part de moi.


La musique est aussi un personnage dans tes films. Pour toi, quelle est la musique de film qui a le mieux imprimé la pellicule ?

Par rapport à mon cinéma, Hans Zimmer est une de mes fortes inspirations. Pour La Dernière Leçon du Parrain, j’ai changé de compositeur et je suis tombé sur des musiques de Franck Ancelin et certaines de ses sonorités se rapprochaient de l'univers musical que je recherchais pour ce projet. Dans ma jeunesse, John Williams, il a fait chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre. Ennio Morricone aussi sur les westerns.


Le compositeur John Powell m’a aussi beaucoup inspiré avec les musiques de Jason Bourne. Cette saga qui a réinventé le genre fait d'ailleurs partie de mes références cinématographiques par rapport aux films d’action. Les réalisateurs Doug Liman et Paul Greengrass ont pris la caméra à l’épaule en mode documentaire et ont filmé des combats ultra-réussis avec une envergure à la James Bond.



On va revenir sur ton dernier projet, la web-série Nous Sommes en Guerre, disponible en intégralité sur YouTube. Comment est née cette envie d'entretenir la flamme artistique ?

Pour être honnête, à ce moment-là, j’étais déprimé. J’avais mon projet de long-métrage Padre et j’espérais pouvoir le tourner en 2020. Malheureusement, tout s’est arrêté avec la pandémie. Je galère tellement depuis des années pour enfin arriver à faire mon premier long-métrage… La préparation d’un film, c’est beaucoup de travail. Du scénario au tournage sans compter les déplacements dans le monde entier pour trouver des partenaires. C’est un boulot de fou.


Le confinement m’a totalement plombé. J’étais confiné dans mon appartement avec la comédienne Stana Roumillac. À ce moment-là, mon scénariste Loïc Landrau nous propose une idée. Les premières discussions démarrent et on décide rapidement de partir sur un format web-série. On a créé avec les moyens du bord et les contraintes, c’était la première fois de ma carrière que je travaillais sans équipe technique. Je revenais à mes débuts en quelque sorte, étant à la réalisation, à la prod, à la caméra, à la lumière, au son et au montage.


La seule personne que je pouvais vraiment filmer c’était Stana Roumillac. C'est une formidable actrice qui a porté à elle seule la quasi-totalité de la série à l'écran, une grande chance pour un metteur en scène d'avoir pu collaborer avec elle. Tous les autres comédiens intervenaient dans la série par téléphone, visio, en hors-champ, derrière une porte ou un mur, ils ont tous été très bons.



Le premier épisode sort un samedi à 11h...

C'est ça. Le projet est né en deux semaines. On s’est préparé et on a tourné le premier épisode. J'ai cherché et trouvé une mise en scène complètement différente de ce que j’avais pu faire jusqu'alors. Je me suis totalement remis en question, ce que je fais à chaque nouveau projet.


Le premier épisode de la série a été vu des milliers de fois, on a reçu des centaines de commentaires élogieux et des messages de toutes parts. Les gens ont été piqués. On a eu leur confirmation pour continuer, à partir de ce moment-là, on a travaillé jour et nuit pour sortir un épisode par semaine. On ne respirait plus.


Au début, sur le premier épisode, nous n'avions pas trop de pression. On l’a fait du mieux qu’on pouvait avec les armes qu’on avait : le temps, la manière, le matos. Dès le deuxième épisode, les gens ne nous disaient même plus : « C’est super, bravo ! », ils disaient : « À samedi prochain. » C’était le rendez-vous. La série était rentrée dans leur quotidien. Ils avaient envie de voir la suite des aventures du personnage de Stella.



Pour ceux qui aimeraient dévorer la web-série, donne-nous le pitch !

La série est ancrée dans le quotidien de ce que tout le monde vivait à ce moment-là. Dès le début, on savait que ce serait une série feel-good qui irait vers le positif. Mais elle commence de manière dramatique, le personnage de Stella ne croit pas en grand-chose ni au coronavirus. Mais un événement familial va la pousser à une radicale conversion du cœur.


Elle va se tourner vers les autres. Au lieu de critiquer, de dire que tout cela n’existe pas, Stella va tout mettre en œuvre pour voir comment aider les gens. Elle va trouver un sens à sa vie au fil des épisodes de la série.


À la fin de cette web-série, on en ressort avec un petit sourire en coin...

On voulait vraiment donner du baume au cœur. Si on veut changer le monde, il faut se changer soi-même. Il y a un vrai message, ça a beaucoup touché les gens. Dans la série, il y a aussi plein de sous-sujets évoqués. On a parlé des violences conjugales, du racisme, des SDF, des médecins, du manque de masques, des personnes qui ont aidé les mamies et les papis. Mais on ne voulait surtout pas partir sur une série uniquement dramatique.



Ton parcours peut être une source d’inspiration pour ceux qui rêvent de faire ce métier. Quel mot pourrais-tu leur dire afin qu'ils se lancent dans le grand bain ?J’encourage tout le monde à faire ce métier, mais je leur dis attention. Êtes-vous prêt à faire des sacrifices et à ne pas abandonner ? Le parcours sera sinueux. C’est un choix de vie, moi par exemple, je préfère mettre de l’argent de côté pour produire mes films. Chacun conçoit sa vie et ses projets comme il l’entend. Il y aura certainement beaucoup de moments très difficiles et c’est pour cette raison que les bons moments ont une saveur si particulière.


Tu as rencontré beaucoup d'embûches sur ton chemin ?

Oui, j’en ai eu beaucoup et j’en ai encore. Plusieurs fois on a tenté de me décourager, mais sur moi ça a l'effet inverse, ça m'encourage à continuer et à réussir. J'ai été quelques fois déçu et blessé mais ça fait partie de la vie. Je suis porté sur l’humain et ne suis pas un mec insensible qui veut écraser les autres pour réussir à tout prix. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde.


Si tu travailles, t’as le droit de réussir. Si t’es honnête, tu peux y arriver. Je suis pour un élan collectif. Il faut tous se tirer vers le haut. J’ai envie de voir briller tous les metteurs en scène doués. Ça me booste.


Tu es passionné et porteur de messages positifs. C'est rare chez un cinéaste d'avoir la tête aussi vissée sur les épaules...

J’aime parler de ce que j’aime. Je n’ai aucune honte à te dire que j’aime le film de tel ou tel réalisateur. Je n’ai pas de concurrence mal placée. Je suis mon propre chemin mais si en faisant ma route je peux entraîner d’autres personnes avec moi, c’est génial. On va tous mutuellement s’aider. On va continuer à faire grandir le cinéma français. Il faut juste y croire, être déterminé et ne jamais rien lâcher. C’est ce que je me dis toujours.


Dans une période où il est difficile de se projeter, arrives-tu à avancer sur ton long-métrage Marché Noir ?

Marché Noir est un thriller d’action sur fond de trafic d’organes. C’est un très gros polar et ça nécessite un énorme budget. Je pense qu’il mérite une très belle sortie en salles. Le sujet est peu médiatisé et nous avons fait un vrai travail d'investigation et de documentation entre les six auteurs avec notamment Eric de Barahir qui a contribué activement au script de la série Engrenages de Canal+.


Tout ce qui touche au trafic d’organes dans ce film est inspiré de faits réels. On a travaillé en collaboration avec des policiers, des médecins, des gens de l’ONU, du Conseil de l'Europe, du Ministère de la Santé et d'associations, afin d'être les plus réalistes sur le sujet.


Quelle est la problématique du film ?

J’ai développé ce film en premier, car cette histoire me tient à cœur. Pourquoi on arrive vers le trafic d’organes ? C’est parce qu’il y a aussi une pénurie d’organes pour sauver des gens, certains sont sur des listes d’attente pendant des mois voire des années. Si tu passes ton tour, tu peux peut-être y rester. On va aussi parler de cette filière du don d’organes. Au final, dans tous les trafics, c’est toujours l’offre et la demande.


Ce film mérite de voir le jour, c’est un sujet important avec lequel on peut défendre de très belles valeurs. Le tournage sera entre la Côte d’Azur et l’Albanie. Je sais que c’est un gros projet. Il faut peut-être que je passe par un film moins ambitieux, moins cher, et qui peut tout à fait trouver sa place sur les plateformes.


Et ce film-là, c’est Padre

Exactement. On travaille d’arrache-pied depuis des années pour trouver des partenaires dans le monde entier. Je suis allé jusqu’en Chine, il y a deux ans au FilMart, le plus grand marché du film asiatique. J'y suis allé avec l’un de mes producteurs, nous avons rencontré des partenaires installés à Hong-Kong et j'ai commencé à signer des accords avec eux. Il faut voir grand, voir loin.