Manuel Chiche, le cinéma dans les veines !

Après des études de cinéma à Aix-en-Provence, Manuel Chiche décolle pour la capitale. Face à la dure réalité de ce milieu, il monte les échelons et fonde The Jokers, sa propre société de production et de distribution de films. En février dernier, il récupère le César du meilleur film étranger pour son ami Bong Joon-ho pour « Parasite ». Rencontre avec Manuel Chiche, le cinéma dans les veines !


© La Rabbia

« Comment s'est passé votre confinement ? Avec ma société de production, on a lu pas mal de projets même s'ils deviennent assez hypothétiques à cause du manque de visibilité sur les reprises des tournages. Quand est-ce qu’est née chez vous cette fascination pour le septième art notamment le cinéma asiatique ? Depuis tout petit. J’avais des parents très cool qui me laissaient regarder la télé un peu quand je voulais. J’ai vu beaucoup de films et je rêvais d’être réalisateur. En sortant du lycée, j’ai fait la Faculté d’Aix-en-Provence dans la section cinéma. Ensuite, je suis parti à Paris faire une licence Maîtrise. Je travaillais aussi pour une petite société de documentaires qui était à Marseille sur le Cours Lieutaud. Je me suis dit que je boufferais tout à Paris et puis je me suis retrouvé à faire le service dans un hôtel à Montparnasse. Ça calme assez vite. J’avais beaucoup d’arrogance très jeune, je refusais pas mal de job de deuxième ou troisième assistant en disant que ce n’était pas pour moi. Et je me suis retrouvé comme un con (rires). Derrière, j’ai fait vendeur de vidéo-cassettes dans les supermarchés et pas mal d’autres jobs jusqu’à ce que je rentre dans un département marketing dans une société d’édition vidéo.

Cette rage au ventre a toujours été présente ?

Je ne sais pas si c’est de la rage mais à un moment vous faites un arbitrage. C’est-à-dire que vous voyez bien que réalisateur ce n’était pas forcément votre truc donc vous finissez par accepter les choses. Et vous vous rendez compte que vous n’êtes pas mauvais quand il faut servir les réalisateurs. Il faut un petit moment pour l'accepter (rires).


© Lionel Bonaventure

Vous êtes le fondateur de la société The Jokers. Parlez-moi plus en détail de cette société de production et de distribution de films.

On est quatre. C’est une petite PME familiale (rires). L’année dernière, et j’appelle ça un coup de chance, on a eu « Parasite » qui nous a remis pas mal à flot. Nous, c’est le cinéma indépendant, celui qui n’est pas forcément sur les plateformes et qui essaie de se frayer un chemin entre les blockbusters et l’art et essai traditionnel. Pour plaisanter, je l’appelle souvent la ligne des films le cul entre deux chaises (rires). J’ai toujours été persuadé qu’il y avait une espèce de voie médiane entre l’art et essai à vocation purement artistique et le cinéma populaire de qualité. C’est là où on essaie de se frayer un chemin. Vous êtes également à l’initiative de Club Jokers et du blog Jokers Playlist pour renouer un lien entre le public et les distributeurs. En discutant avec notre petite équipe, je leur disais que les réseaux sociaux étaient bien mais que la plupart du temps les gens se cachent derrière des pseudos. Le club Jokers est devenu un réseau social en live où on débat et échange. On espère pouvoir le faire circuler un peu en France. Si on y arrive, la première ville sera Marseille. On voudrait faire ça dans toutes les grandes villes de France.


Avec La Rabbia, comment choisissez-vous les films qui ressortiront en salles ? La Rabbia c’est la partie très plaisir que j’ai. Les films que j’aime et que j’ai envie de proposer aux générations plus jeunes. Je prends l’exemple de Memories of Murder, qui n’est pas un film si vieux, je me suis dit qu’il y a toute une génération qui ne l’a jamais vu sur grand écran. La problématique c’est que la production cinématographique depuis le début du XXème siècle est immense. Il faut prendre les gens par la main et leur expliquer pourquoi il devrait voir tel ou tel film. La fonction de guide manque énormément aujourd’hui. Les jeunes butinent à droite et à gauche, se passent des espèces de tuyaux ou de contacts, voire même en allant sur des sites illicites pour découvrir des films.


Quel regard portez-vous sur le cinéma français de manière générale ? Il y a quelques années, mon regard était quand même assez négatif. Je vois tous les jeunes qui arrivent et je me dis qu’il est en train de se passer quelque chose. Petit à petit, je reçois de plus en plus de projets de jeunes réalisateurs car ce qui m’intéresse c’est de faire bosser les jeunes. Il y a des projets vraiment intéressants. Je suis très optimiste sur le devenir de ce cinéma-là. Il y a une génération qui est capable de faire bouger les lignes parce qu’elle n’a pas peur, elle n’a pas froid aux yeux. C’est une nouvelle vague qui ne connaît pas l’ancienne nouvelle vague. C’est ça qui est intéressant car l’héritage de ses anciens ce n'est rien pour eux. Alors que le cinéma Français a été longtemps modelé à partir de ça.


Pour vous, est-ce important d’avoir une grosse culture cinématographique pour faire ce métier ? Je ne suis pas sûr. C’est une culture du regard. Aujourd’hui, tout le monde est capable de fabriquer un petit film avec son téléphone. On peut se fabriquer cette culture cinématographique au fil du temps.


© Tom Franck

Que pensez-vous de la montée en puissance des plateformes en lignes telles que Netflix, Amazon Prime Video ? Font-elles de l’ombre aux salles de cinéma ? Je ne pense pas que ça fasse de l’ombre aux salles de cinéma. Le cinéma reste un loisir collectif dans des conditions de visionnage souvent très bonnes. Le rapport canapé-téléviseur, c’est cool aussi mais ça n’a qu’un temps (rires). Il reviendra un moment où on reprendra du plaisir à retourner en salles. Après, les catalogues des plateformes vont devoir se varier même s’ils ont l’air d’y venir. La télévision est un média du XXème siècle qui a du mal à s’accrocher au XXIème. Le grand public vous a découvert lors de la dernière édition des Césars où vous avez récupéré le César du meilleur film étranger pour « Parasite ». Vous avez clairement dépoussiéré cette cérémonie, souvent très feutrée, avec un discours qui vient du cœur. On me reproche pas mal d’être un « anti-showbizz ». J’ai 55 ans donc je fais un peu ce que je veux maintenant. Pour la Cérémonie des Césars, ça faisait des années que je me disais que si un jour je devais récupérer une récompense pour l’artiste, je ferais une petite dédicace à chez moi. J’y tenais énormément. Je m’attendais à me faire huer, ce qui ne m'aurait pas gêné plus que ça, et ça a vachement applaudi parce que les gens ont été surpris (rires). Il y avait ma fille dans la salle et elle me disait que je n’oserais jamais le faire. Ça m’a fait très plaisir, j’ai gardé la vidéo car ça n’arrivera pas souvent (rires).


Quels sont les conseils que vous pourriez donner à des jeunes qui aimeraient se lancer dans ce milieu très fermé ? D’avoir beaucoup de courage, de ne pas avoir froid aux yeux et de ne jamais renoncer. Mes enfants essaient de se frayer un chemin là-dedans donc je les vois faire. Ils ont souvent envie de lâcher parce que c’est un enfer et très concurrentiel. C’est un milieu beaucoup basé sur le réseau. Nous, on aimerait changer ça. Au niveau des acteurs, on a un projet sur lequel on veut que des inconnus. Il faut beaucoup d’abnégation et de détermination. Il faut vraiment y croire et ne pas lâcher. Il y a très peu d’élus et à mon sens trop peu. On n’a pas su renouveler les têtes. Il y a une génération de jeunes acteurs qui me semblent intéressante mais ce n’est pas encore assez. Je trouve que le changement de génération met trop de temps. Auriez-vous une citation fétiche à nous délivrer ? « Je m’en bats les couilles » en référence à René Malleville qui me fait beaucoup rire. J’ai d’ailleurs hâte de retourner au stade Vélodrome. J’y étais allé dans la foulée des Césars avec mon fils et on devait y retourner au mois d’avril. Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?

De continuer à apporter ma toute petite pierre à l'édifice. »

© 2018 par Samuel Massilia.