Amro Hamzawi, la veine artistique !

Il se considère plus comme un scénariste qui réalise qu'un réalisateur qui écrit, Amro Hamzawi aime le côté onirique du cinéma. Demain sort en salles son tout premier long-métrage Eléonore, un film à petit budget qui lui a permis d'avoir un maximum de liberté créative. Au casting, on y retrouve sa sœur Nora, artiste reconnue, accompagnée d'une liste de comédiens à découvrir dans cette comédie noire. Mais Amro n'est pas un inconnu dans le cinéma, déjà un grand cinéphile, admirateur de Woody Allen et de Noah Baumbach, ce réalisateur passionné et passionnant est à l'idée originale du film 20 ans d'écart, carton plein en France. Rencontre avec Amro Hamzawi, la veine artistique !



« Demain sort dans les salles obscures votre tout premier film Eléonore. En quelques lignes, de quoi ça parle ?

D’une jeune femme, trentenaire, qui à cause de ses échecs professionnels et amoureux se trouve en position de vulnérabilité. À ce moment-là, sa famille intervient et lui propose de l’aider à reprendre les choses en main, remettre sa vie sur les rails. Elle va confier à sa mère et sa sœur le soin de la remodeler en une meilleure version d'elle-même. Ou en tout cas une version plus adaptée aux normes de la société et de la réussite.


Qu'est-ce qui a nourri le point de départ narratif de ce film ?

J'avais très envie de travailler avec ma sœur Nora Hamzawi comme comédienne. J'ai écrit le film avec elle en tête. J'avais envie de montrer d'autres facettes de sa personnalité, lui faire jouer un personnage un peu différent de ce que le public a pu voir d'elle sur scène ou à la télévision. A savoir un personnage plus introverti, plus dense psychologiquement aussi et de lui faire traverser toutes sortes d'émotions avec des scènes qui puissent aller de la pure comédie à des moments plus graves.


Pour ce qui est de l'idée de départ du film, j'avais envie de faire ce que l'on appelle aux Etats-Unis un « chick flick », un film de personnage féminin, à ne pas confondre avec une comédie romantique. Je trouve qu'il y en a des très bons aux Etats-Unis et finalement pas tant que ça en France où on confond les deux genres. J'avais en tête des films que j'aime beaucoup de Woody Allen, Alexander Payne, ou Noah Baumbach, des films du cinéma américain indépendant entièrement construits autour de personnages denses avec des facettes multiples.


En tant que spectateur, quand je vais dans une salle, j'aime me perdre dans un univers, être absorbé par une histoire, et surtout des personnages qui ne donnent pas tout de suite les clés de qui ils sont, mais se révèlent petit à petit, au fur et à mesure de l'histoire. C'est ce que j'ai voulu faire avec ce film.



Quelles sont les appréhensions que vous avez pu avoir avant le tournage ?

L’appréhension principale était plus liée à l’économie dans laquelle s'est construit ce film. C'est un tout petit budget (1.22M). Le film est produit par Emmanuel Chaumet (qui a produit les premiers films de Justine Triet et Sophie Letourneur notamment), qui a l'habitude de faire des « films fauchés ». C'était un choix de travailler dans cette contrainte financière, pour en échange avoir un maximum de liberté créative.


Le personnage que je voulais raconter est quelqu'un qui a du mal à entrer dans les cases, j'avais le sentiment que le film devait ressembler à ce personnage. Le début de l'histoire pourrait faire penser à un Bridget Jones à la Française, mais très vite le film part dans une toute autre direction. C'est une comédie oui, mais une comédie noire. Avec des personnages denses, pas forcément sympathiques. Je voulais raconter le monde autour de nous, un monde avec des gens tendus.


Sur le plateau, laissiez-vous une part d'improvisation à vos comédiens ? Certains réalisateurs parlent du scénario comme une roue de secours…

Je tiens vraiment à ce que l'on suive le texte de très près. Pour moi, l'écriture c'est fondamental. Je viens de l'école américaine donc je prends très au sérieux le scénario. C'est extrêmement structuré et rythmique, j’ai demandé à mes acteurs de me faire confiance et de rester très proches du texte.


En France, j'entends souvent ce terme de "roue de secours" et je crois que c'est un peu culturel chez nous. C'est lié au cinéma d'auteur, ça a été théorisé par les anciens des Cahiers du Cinéma et de la Nouvelle Vague où il a été « décidé » de tuer le scénariste et que l'auteur premier d'une œuvre soit le réalisateur. Aujourd'hui, il n'y a pas un film qui ne se construit pas entièrement sur la base de ce qui est écrit dans le scénario. Je pense que c'est une illusion, une manière de penser ancienne de croire ça.


© Erich Vogel

Dans la peau d'Eléonore on y retrouve votre sœur Nora qui a une expérience dans le cinéma en parallèle de son métier d'humoriste. Comment l'avez-vous dirigée ?

Comme tous les autres acteurs. On a parlé des personnages, des sous-textes des scènes. Ce que je préfère dans l'écriture, c'est créer des situations où on peut avoir des sous-textes riches et multiples pour que la scène puisse prendre plusieurs degrés d'interprétation. C'est vraiment là-dessus qu'on a essayé de jouer avec les acteurs, y compris Nora.


Nora est connue dans son travail sur scène et au théâtre pour avoir un débit de mitraillette. Pour ce film, je voulais absolument que son personnage ait un autre rythme de parole, car il est beaucoup plus introverti et gauche que celui qu'elle a l'habitude d'incarner. Elle devait être plus posée, pour que l'on puisse suivre son regard sur le monde et sur les autres. Et sa distance par rapport à eux.


On y retrouve également des visages talentueux tels que André Marcon, Dominique Reymond ou encore Julia Faure. Quelle est la caractéristique qui vous fait choisir vos acteurs ?

C'est toujours des rencontres humaines où je cherche à savoir qui j’ai en face de moi et quelle est leur énergie humaine. Pour les acteurs, je réfléchis beaucoup en termes d'énergie, plus qu'autre chose. D'ailleurs, à l'intérieur d'une scène, souvent ce qui est important c'est la façon dont va parler le personnage et non ce qu'il dit.


Ces dernières années, les comédies françaises ont souvent été décriées. Quel regard portez-vous là-dessus ?

En France, on a une grosse dichotomie entre d'un côté le film d'auteur et de l'autre le film populaire qui aujourd'hui est surtout porté par les grosses comédies. C'est ce qui fait encore venir les gens en salles. En tant que spectateur, je trouve rarement mon compte dans ces grosses comédies populaires. Je ne dis pas qu'elles ne doivent pas exister, mais il n'y a presque plus que ça. C'est dommage. Je pense qu'il y a de la place à côté, sans basculer dans le film d'auteur verbeux, pour une troisième voie. Un cinéma grand public qui soit ambitieux dans sa narration, tout en restant ludique.


© Ecce Films

Le public du festival du film d'Angoulême a pu découvrir votre première réalisation en avant-première. Quels sont les retours que vous avez reçus ?

C'était un peu étrange. On est dans une période inédite, tout le monde était masqué, il y avait la distanciation entre les sièges et finalement quasiment pas de festivités donc peu de lieu commun pour que les gens puissent à la fin de la journée se retrouver pour échanger autour des films. Après, on était très heureux d'y être, ça nous a permis d'avoir les premières projections publiques de ce film. Moi, le cinéma que j'aime et que j’ai envie de faire, c'est un cinéma visuel qui gagne à être vu en salle, sur grand écran. J'étais très excité que ça puisse avoir lieu à Angoulême.


J'ai le sentiment que le film a un côté un peu polarisant. J’ai l’impression qu’il y en a qui aiment beaucoup et d'autres qui n'aiment pas du tout. Souvent pour les mêmes raisons. Ça me va très bien. C'est un film qui, quelque part, joue sur des contrastes inhabituels en alternant comédie et mélancolie, et puis il n'a pas peur d'aller dans le malaisant. Je voulais raconter des personnages névrosés avec des failles, qui ressemblent aux gens que je vois dans la vie et que je retrouve assez peu finalement dans les oeuvres de fiction.


Avant Eléonore, vous avez été à l’idée originale et au scénario du film 20 ans d’écart. D'où est née cette histoire ?

Ma sœur Nora travaillait à l’époque pour le magazine Glamour. Elle me racontait un peu sa vie à l’intérieur de cette rédaction et que par rapport à toutes les filles, elle ne se sentait pas assez féminine parce qu’elle était en couple depuis des années. Elle n’avait pas une image assez « sexe » par rapport aux autres. Il y a quelque chose de cette pression sociale-là, dans ce microcosme, qui a résonné en moi. Par rapport à la pression que subissent à leur façon toutes les femmes dans la société.


Ce film avec Pierre Niney et Virginie Efira à l'affiche va connaître un franc succès. J'imagine que vous avez dû être ensuite pas mal sollicité ?

J'ai été très sollicité comme scénariste, surtout pour des comédies romantiques. J'ai dit non à tout parce que je voulais vraiment utiliser cette fenêtre pour enfin monter mon propre film comme réalisateur.


À l'âge de 21 ans vous partez pour Los Angeles. Vous allez suivre durant trois ans l'USC, une école de cinéma, avant de devenir assistant d’agent. Comment se passe cette arrivée aux Etats-Unis en provenance de Paris ?

C'était mon rêve d'enfant, d'aller étudier le cinéma là-bas, donc il y avait un côté un peu magique... Petit à petit, avec les années, un petit cauchemar est apparu à l'intérieur du rêve. Je me suis rendu compte que je m'étais retrouvé dans une ville où tout le monde avait le même rêve que moi. Toute la ville de Los Angeles est un aimant à gens qui veulent réaliser leurs rêves autour du cinéma, des comédiens, des aspirants réalisateurs. Ça vous fait très vite revenir sur terre.


Eléonore en salles dès demain ! © Ecce Films

Comment prenez-vous part au rôle d'assistant d'agent qui vous permet de côtoyer de grands réalisateurs ?

Aux Etats-Unis, les agences sont beaucoup plus puissantes qu’en France. Ce sont les intermédiaires entre les studios et les talents. Elles jouent un rôle primordial dans la manière dont des films se montent. J'ai voulu travailler là-bas car c'était un lieu d'observation extraordinaire avec le studio d'un côté et les acteurs et réalisateurs de l’autre. L'intérêt de ce job, pour moi, c’était d’observer. J’écoutais toutes les conversations téléphoniques et je lisais tous les scripts. À l'époque, je l'ai vu comme mon service militaire.


Et un jour vous entendez que le réalisateur Michel Gondry est à la recherche d'un assistant…

Je me dis je suis français, j’ai un coup à jouer pour avoir le job. Je l'obtiens, je suis très heureux parce que je me retrouve avec quelqu'un qui est en permanence dans la créativité, que ce soit des pubs, des clips ou des courts-métrages. Même quand il ne tournait pas, il faisait des tests visuels chez lui. Il y avait un côté bricoleur, inventif. Michel est plus qu’un réalisateur, c'est un artiste visuel.


Vous vivez aux USA pendant douze ans. Qu'est-ce qui vous a motivé à revenir travailler en France ?

Quand je suis rentré en France, sous la grisaille parisienne, tout le monde me demandait pourquoi j'étais rentré, comme si j'arrivais dans le pire endroit au monde. Avoir vécu aux Etats-Unis ça m’a donné de la perspective pour voir tout ce qu'on a de beau dans ce pays, et que les gens ont parfois tendance à oublier. Mais c'est comme ça, on est une culture de râleurs.


Aujourd'hui, quelles sont vos motivations artistiques ? Pourriez-vous vous mettre dans la peau d'un acteur ?

Ce qui me motive c'est d'écrire des personnages intrigants, créer des univers qui fassent rêver le spectateur. J'aime beaucoup le côté onirique du cinéma. Je me considère plus comme un scénariste qui réalise qu’un réalisateur qui écrit.


© Ecce Films

Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille actuellement à l'écriture de mon prochain film. Ça tournera autour des histoires d'amour, les grandes, et les petites. Les liens entre les deux. Et ce qu'elles révèlent de nous.


Auriez-vous une citation fétiche à me délivrer ?

« Les fous ont pris le contrôle de l'asile. »


Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?

La même chose qu'à vous. Santé et prospérité. »

© 2018 par Samuel Massilia.