Gildaa : "C’est une histoire de mémoire, de femmes."
- Samuel Massilia

- il y a 3 jours
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Avec son premier album, Gildaa a « essayé d’attraper les indices que je recevais, de manière assez intuitive » pour fabriquer douze titres insaisissables, qui traversent les identités, les époques et les récits. Née d'une maman chanteuse et d'un papa percussionniste, Gildaa voit aussi plus loin que la musique. Parmi ses prochains projets - second album et film de fiction - il y a ce désir ardent de fonder un hôpital culturel à Rio, « pour aider à la réinsertion sociale et en faire un lieu de création et de diffusion artistique ». Le cœur sur la main… et dans la voix. Rencontre.

« Gildaa, ton premier album au titre éponyme est disponible depuis le 6 mars dernier. Quel est le fil rouge qui relierait les 12 titres ?
C’est une histoire de mémoire, de femmes. Au début de l’album, une petite fille va s'incarner et dit : « Petite mère, demande pour moi la permission de passer dans le monde. Je sais que je suis déjà venue mais je ne me souviens plus. » Durant tout l’album, c’est comme si cette âme se retrouvait à travers un semblant de mémoire, un semblant de son histoire. Et quand on arrive sur la dernière chanson, À vous, c’est comme si elle était déjà morte et qu’on avait traversé toute sa vie avec elle, et qu’elle demandait pardon pour ses erreurs.
Ta sœur a réalisé l’album. Comment s’est articulée votre collaboration ?
C’était absolument nécessaire pour moi de le faire avec elle. Elle a un savoir-faire et une assurance que je n’avais pas à l’époque. Et puis surtout, c’est la personne dont je suis le plus proche. J’avais moins de pudeur et de peur d’être jugée. J’ai commencé par la composition, l’écriture des textes, l’harmonie et la percussion, puis elle s’en est emparée et nous avons produit à deux, puis avec Kiu, un producteur musicien. Il aura fallu cinq ans de travail.
Dans cet album, il y a ce titre, Perséphone, dont le clip est sur Youtube. Que représente pour toi Perséphone ?
Cette déesse grecque porte le mythe de l’emprise et son histoire me parle, non pas sur le plan familial mais pour d’autres raisons. Perséphone arrive, au milieu des enfers, à trouver sa place en tant que femme. Dans cet équilibre, elle trouve sa liberté. C’est complexe et intéressant. Au-delà d’avoir été une victime, elle a cette place de gardienne, de passeuse, de reine. C’est un mythe magnifique et un superbe enseignement pour notre époque ; pour qu’on embrasse nos blessures et qu’on se pardonne d’avoir permis l’impermissible, car il est difficile de reprendre le pas sur son histoire. Perséphone a aussi une force tranquille. Quand tu regardes toutes les peintures et les représentations de cette figure-là, tu vois qu’elle a une grande force, une sagesse et un amour inconditionnel. C’est en tout cas ce qu’elle m’inspire.
Quelles étaient tes intentions artistiques et visuelles avec le clip ?
J’avais envie qu’on ressente une performance et la difficulté d’être entre les deux mondes. On commence avec une jeune fille plutôt boudeuse, de l'ennui qui se dégage d’elle, jusqu’au moment où elle veut sortir de sa cage. À la fin, on ne sait pas si elle est toujours prisonnière. Il y avait un trouble sur lequel j’avais très envie de jouer. Toutes les deux ont un regard différent sur la caméra (qui est pour moi Hades). Ça a été un one shot pour les deux points de vue. Et puis j’avais envie de retourner dans ce théâtre du Conservatoire national supérieur d'art dramatique où j’ai étudié. Mon projet est né là-bas il y a 11 ans.
Est-ce que tu te souviens à quel moment la musique a pris le dessus ?
J’ai joué du violon pendant dix ans avant de faire du théâtre. Durant mes études théâtrales, j’avais soif de plus. Je suis très gourmande, en tout. Alors, j’ai repris mon violon et c’est en composant pour des chœurs et des percussions que la musique est venue dans le théâtre. On m’a demandé d’écrire pour des pièces, des films, des courts-métrages, un jeu vidéo, un documentaire. Ce regard musical sur un scénario m’a souvent été demandé et j’aime beaucoup le faire. Cela donne à avoir un sous-texte, une émotion différente. Quand il s’est agi de me mettre devant la scène, ça a été une surprise et une succession de coïncidences car je n’avais pas prévu de chanter (rires). Maintenant, je suis piquée et je sens que c’est ce que je dois faire.
Tu as fait dix ans de cours avec Igor Ramos. Qu’as-tu appris avec lui ?
Le ressenti, la musicalité, engager son souffle, sa respiration et son émotion aussi. Igor me faisait jouer des partitions beaucoup trop dures, en théorie, pour mon âge. Mais comme j’avais de grandes facilités et qu’elles me bouleversaient, j’y arrivais. Il croyait en moi et m’a notamment fait travailler la sonate de César Franck, une musique difficile à jouer avec plusieurs altérations à la clé, des modulations, un jeu sensible à l’archet et des propositions différentes sur le manche. Ça demandait une énorme maturité et encore aujourd’hui, je le travaille car je n’y suis pas encore arrivée. Peut-être que j’y arriverai dans vingt ans !
D'où te vient cette curiosité insatiable ?
Quand j’étais petite, ma mère faisait beaucoup de fêtes à la maison avec de nombreux Brésiliens. Elle est arrivée en France avec des personnes qui ont eu, presque en même temps, des enfants. Donc on était une bonne dizaine à grandir tous ensemble et il y avait tout le temps des instruments autour de nous. J’adorais aussi être avec les personnes plus âgées, les regarder discuter, jouer. J’adorais aussi être dans la cuisine pour faire à manger. Je me revois observer des choses, à côté, et puis me raconter plein d’histoires. Je suis encore très curieuse.
Tu as aussi longtemps étudié le clown. Que peut-il nous apprendre sur soi ?
Qu’on est multiple à l’intérieur et que le monde est tel qu’on le regarde, sachant que je suis très privilégiée de pouvoir te dire ça en ne vivant pas dans un pays ou dans une ville en guerre. Les grandes tragédies sont aussi source de grande comédie. Il y a beaucoup de clowns cachés dans notre société : beaucoup sont des clochards, des toxicos, des grands patrons un peu ridicules, tout le monde a un clown en soi. C’est également la somme des gens qui sont passés derrière nous. On hérite de plein d’histoires et notre libre arbitre nous donne le devoir de faire des vrais choix dans la vie : est-ce qu’on veut de la lumière, travailler dans l’ombre ou un peu des deux ? En tant qu’artiste, notre mission est d’aller voir les zones d'ombre des êtres humains et d’essayer de les transmuter, de les sublimer.
Tu seras le 28 mai prochain sur la scène de La Cigale, à Paris. C'est quel rendez-vous pour toi d'être face au public ?
C’est comme si je retrouvais une partie de ma maison, de ma famille. Mon projet a mis cinq ans à se faire et il a pu vraiment se faire grâce au public. Le bouche-à-oreille a une part immense dans cet album. Le live, c’est à la fois une façon de retrouver mon public et d’aller conquérir les autres, d’être un miroir du moment et de les faire rire aussi. C’est très important pour moi.
Pour conclure cet entretien, aurais-tu une citation fétiche à me délivrer ?
C’est la beauté qui sauvera le monde, de Dostoïevski. »



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