Vivian Roost : "La nature replace l'homme à sa juste place."
- Samuel Massilia

- il y a 5 heures
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Il s'impose comme une voix singulière du piano moderne. L'univers de Vivian Roost s'inscrit dans cette génération d'artistes qui réinventent le piano en le libérant de ses cadres traditionnels. Artisan du son autant que compositeur, Vivian façonne une musique sans paroles mais jamais muette, où chaque note porte une intention, une image, une émotion diffusée. Il ne propose pas seulement des morceaux : il construit des expériences. Rencontre.

« Vivian, ton dernier titre Fragment 1 est disponible sur toutes les plateformes de streaming. Quelle présentation en ferais-tu ?
Ce morceau est à la croisée d’une nouvelle direction sonore commencée il y a un an. Ce titre est davantage dans « l’Ambient - néo-classique », avec un piano porté par plus d’effets et donc, moins brut. Fragment 1 est ma première collaboration avec Muriël Bostdorp. C’était pour célébrer le jour international du piano « Piano Day », initié par l’artiste Nils Frahm, qui arrive le 88ᵉ jour de l’année en rapport aux 88 touches du piano. Muriël est une artiste néerlandaise rencontrée lors d’un de mes concerts à Amsterdam, et on a eu envie de faire une co-composition à cette occasion. On fait de la musique sans paroles, alors le titre est souvent évocateur de l’intention. Pour Fragment 1, on a fait tourner une première boucle de piano avant de créer des couches supérieures et inférieures pour faire évoluer le morceau un peu à la manière d’un morceau électronique. On est sur une barque et on se laisse glisser. J’ai également ajouté des parties de piano à l’envers pour donner l’impression d’avoir des nappes de synthés.
Qu’est-ce que ça change pour toi de travailler à deux dans ta manière d’aborder le piano ?
L’urgence et l’anti-procrastination. Fragment 1 a été fait en trois jours. Tout s’est construit de la première idée lancée à Muriël, puis une fois satisfait de la partie mélodique, on a finalisé les enregistrements dans mon studio, chez moi. Le lendemain, je passais au mixage sans perdre de temps et cela n’arrive pas souvent (rires). Travailler en duo m’évite de douter, d’être trop dur avec moi-même et d’enlever la fraîcheur de l’instant. Pour te donner un exemple, certains de mes morceaux sont en cours de construction depuis deux, trois ans.
Tu étais le 1ᵉʳ avril à Rotterdam et tu seras en concert solo le 12 juillet à Berlin (pour une double date) et le 17 juillet à Samoëns, en Haute-Savoie. C’est quel rendez-vous pour toi ?
Il y a un an, je constatais la frénésie engendrée par l’essor de l’IA (notamment sur les plateformes de streaming) et par la déshumanisation à travers les réseaux sociaux, un phénomène qui s’est accéléré après le Covid. Durant cette période, le néo-classique est passé d’un style de niche à une des musiques la plus « streamée » au monde. Avec les réseaux sociaux, on a l’impression d’être constamment connecté avec les gens, mais en réalité, on ne les voit jamais. J’étais en pleine tournée asiatique lorsque la pandémie a cassé cette énergie. Ce côté humain me manquait et j’ai voulu le retrouver. Ça me fait du bien de jouer mes propres morceaux en live. Je suis encore dans un mode artisanal, indépendant, donc ça peut prendre six mois ou un an pour avoir une date de concert.
Comment s’articule ton rapport avec le public ?
Suivant la durée du live, j’aime bien raconter l’histoire qu’il y a derrière chaque morceau. J’essaie de donner au public le contexte, parfois marrant ou émotionnel. J’ai notamment rendu hommage à ma maman avec le titre Éternelle et raconté la naissance de Through the Window, composé lors du Covid. Une période durant laquelle je passais beaucoup de temps à ma fenêtre - un peu comme dans un des films de Hitchcock – à regarder la vie passer dans la rue.
As-tu le souvenir de ta première scène ?
Oui, c’était sous la pluie à l’occasion des journées du patrimoine à Saint-Germain-en-Laye, il y a plus de dix ans ! J’avais fait un partenariat avec le magasin de Piano Daudé et je devais jouer toute une après-midi, à plusieurs reprises. À la fin de la journée, il pleuvait tellement qu’on a emmené le public à l’intérieur de la boutique Piano Daudé et ils ont eu le droit à un concert privé, au chaud, au premier étage, avec des dizaines de pianos autour d’eux (rires).

Ton papa faisait du piano. C’est lui qui t’a transmis cette passion ?
Exactement ! Comment tu le sais ? (Rires) J’ai commencé sur le piano familial, acheté par mon père. Petit, ce meuble me fascinait plus que les autres. Mes parents m’ont inscrit au conservatoire de Saint-Germain-en-Laye à six ans, où j’ai fait toutes mes classes « classiques » jusqu’à mes vingt ans. En parallèle, j’ai assez rapidement été attiré par l’improvisation et la composition. Plutôt que de jouer les morceaux imposés, j’avais plutôt tendance à partir ailleurs (rires), au grand dam de mes professeurs qui pensaient que je ne bossais pas, alors que je jouais tout le temps. Puis à l’âge de quinze ans, fasciné par la musique électronique puis quelques années plus tard par le succès de la French Touch avec les Daft Punk, je me suis acheté mon premier synthétiseur. Tout ce que j’ai appris me sert aujourd’hui dans mon indépendance et mon autonomie en tant que producteur de ma propre musique.
Il t'a fallu combien de temps pour trouver ton identité musicale ?
Dix ans. Pendant mes études en ingénieur du son à l’ESRA, à Paris – école où Jean-Pierre Jeunet a été élève, je continuais à jouer du piano. Puis, de ma vingtaine à ma trentaine, je suivais seulement la demande des producteurs avec lesquels je travaillais, sans me retrouver musicalement. Mentalement, je n’étais pas heureux dans ce que je faisais. J’ai alors eu besoin de m’arrêter et pendant six mois, je me suis demandé ce que je voulais vraiment faire, quelle est ma place ? En cherchant, je suis retourné vers mes premiers amours : le piano, la musique classique et la musique de films.
Tes compositions ont été écoutées des millions de fois, à travers le monde entier. Tu penses au fait qu’on puisse t’écouter à l’autre bout du globe ?
On dit souvent que le streaming a tué le disque, mais en réalité, si on l’utilise à bon escient, ça apporte beaucoup de bonnes choses. À chaque sortie de titre, on peut voir le top 10 des pays ayant écouté mes morceaux. Pour moi, c’est le Canada, les États-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne, puis la France, l’Australie, le Mexique, l’Espagne et le Japon. En tant qu’artiste, si je vais dans ces pays-là, je pourrais possiblement avoir un public présent à mes concerts, même si ce n’est pas une vérité absolue. Ce sont plutôt les professionnels qui regardent ces statistiques pour jauger l’impact et leur donner des indicateurs.
Il y a trois semaines, tu as publié un premier clip video sur le lagon de Moorea. Comment est venue cette idée ?
À la base, je devais partir en vacances (Rires). Ça faisait quatre ans que je n’étais pas parti. J’ai alors décidé de rejoindre mon ami Lionel Cuveiller, réalisateur et producteur audio-visuel. J’avais composé pour France TV la série Secrets d’anciens en cinq épisodes, réalisés par Lionel et à quelques semaines de mon voyage, j’ai eu cette envie et évidence de promener mon piano dans des lieux symboliques de cette île. Je suis né en Suisse au milieu des montagnes et du lac Léman, donc j’ai une connexion particulière avec la nature. J’en ai parlé à Lionel et c’est rapidement devenu concret. En une semaine et demie, le projet s’est mis en place. Le temps était avec nous, l’organisation fluide et l’équipe formidable. Nous avons pu placer le piano dans trois lieux emblématiques de Moorea (Île soeur de Tahiti). C’était une première mondiale et je ne le savais pas quand on l'a fait.
Que t’apporte la nature humainement et artistiquement ?
Elle permet de replacer l’homme à sa juste place. On est tout petit face à elle. Je suis très sensible aux énergies et si j’en avais eu le temps, j’aurais certainement composé des musiques en Polynésie française. La nature est un élément essentiel pour moi. C’est aussi ma manière de me connecter hors des murs. En tant qu’artiste, je suis souvent isolé et seul devant des écrans et mon instrument. Quand j’ai l’opportunité d’être dehors, surtout dans de tels environnements, je saisis cette chance.
En Sicile, j’ai eu la chance de jouer dans le théâtre antique de Taormine. Comme une partie du mur de scène manque depuis l’Antiquité, on voit le coucher de soleil juste derrière la scène. C’est absolument sublime. En France, on a plein d’endroits aussi majestueux. En 2020, entre les deux confinements, la mairie de Meschers-sur-Gironde m’a organisé un concert sur la plage des Nonnes et cela m’a fait penser au film La Leçon de piano, de Jane Campion. Ce concert devant 1 000 personnes avec leur chaise longue et à 1,50 m l’un de l’autre était particulier et magnifique à la fois (rires).

Quels sont tes prochains projets ?
Mon prochain album, Calm in the Chaos, est actuellement en préparation. Lors de mes récents concerts, j'ai pu jouer certains de ces morceaux inédits et j'ai senti l'impatience du public à découvrir la suite. L’idée de cet album m’est venue lors d’un concert à Berlin. En voyant ce côté assez bruyant dans la ville, j’ai eu cette envie conceptuelle de trouver un certain calme intérieur, même si on est citadin. Beaucoup de morceaux vont surprendre. Je suis parti dans des directions plus cinématographiques, propices à des images, et peut-être que ça sera pris dans un film (rires). Enfin, je serai en concert à Berlin le 12 juillet, au Felt Room, et au Bostan Piano Festival (à 1763m en pleine nature) le 19 juillet.
Pour conclure cet entretien, aurais-tu une citation fétiche à me délivrer ?
Je me dis souvent que tout arrive pour une raison. Ça me permet de prendre du recul et de lâcher prise. »



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