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Yaacov Salah : "J’ai voulu faire ressortir mon identité."

  • Photo du rédacteur: Samuel Massilia
    Samuel Massilia
  • 2 juil.
  • 6 min de lecture

À l'écouter jouer, on comprend vite que le piano n'est pas seulement un instrument : c'est une langue, un refuge, une façon d'habiter le monde. Yaacov Salah signe un premier EP enivrant, avec cinq pièces instrumentales sobres et lumineuses, où chaque note est née d'une nécessité intérieure. Derrière le directeur musical reconnu et le pianiste sollicité par les plus grands interprètes, se cache un homme qui interroge sans cesse la place de l'art dans une existence. Rencontre.


© Meïr Salah
© Meïr Salah

« Yaacov, ton premier EP Piano est disponible sur toutes les plateformes de streaming. Quelle a été l’étincelle de départ ?

Quand je suis devenu papa, j’ai commencé à me poser cette question : que va-t-il rester quand je partirai ? Que vais-je laisser à mes enfants ? En tant que compositeur travaillant pour des artistes magnifiques, je me suis aussi demandé si je n’avais pas envie de déposer mes émotions sur le piano afin de faire exister une œuvre que je pourrais laisser à ma famille. Ma femme m’a beaucoup encouragé à le faire, c’est presque elle qui a vu ce besoin naître en moi.


Pour toi, quel est le fil rouge qui relierait les cinq titres ? 

Je dirais la simplicité de ces moments de solitude lorsque je compose. Pour cet EP, je suis d’abord allé à Bruxelles quelques jours, avec l’envie de faire exister ma musique et sans savoir ce que j’allais réussir à produire. J’ai voulu faire ressortir mon identité, ma façon de voir le monde actuel. C’est un peu comme un témoignage de mon existence, seulement avec des notes et des histoires intérieures qui me définissent.


Pendant des années, tu as mis ton savoir-faire au service des émotions d’autres artistes. Aujourd’hui, avec ce projet de piano solo, c’est ton propre univers que tu exposes. Est-ce plus difficile de se diriger soi-même que de diriger un artiste ? 

C’est beaucoup plus difficile de se diriger soi-même ! (Rires) On est le seul maître à bord, livré à soi-même. Je me pose beaucoup de questions, parfois sur des sujets philosophiques, et quand on est tout seul, on peut se perdre. Mais je crois avoir aussi cherché cet état dans le travail de cet EP, de me perdre au fond de moi-même pour voir ce que j’avais envie de sortir.



Tu es né dans une famille d’artistes où la création occupait une place essentielle. Si je te demande de fermer les yeux et de penser au premier moment où la musique t’a bouleversé, que vois-tu ?

Je me vois dans une poussette, à la place des Vosges, à Paris. Un orchestre jouait de la musique classique dans la rue, sous les arches, et je me souviens d’avoir été bouleversé. Ce que je ressentais à ce moment-là, je ne le ressentais pas dans la vie normale. Ça m’a submergé. Mes parents ne sont pas musiciens, cette musique classique je pouvais l’entendre avec ma grand-mère qui en écoutait beaucoup. Ressentir la vibration des instruments et des musiciens, j’ai trouvé ça d’une force surnaturelle ! Je voulais y retourner tous les dimanches. Mes parents ont vu mon ressenti et ils ont tiré le fil en me demandant si je ne voulais pas faire de la musique. C’est devenu une évidence.


Tu as commencé par le violon avant de découvrir le piano à l’adolescence. À quel moment as-tu compris que cet instrument serait celui de ta vie ? Et pourquoi ? 

Je ne l’ai pas compris tout de suite. Pendant quatorze ans, j’ai fait du violon au conservatoire et encore aujourd’hui, je le joue un peu. C’est comme mon enfant intérieur, au point que dans ma façon d’aborder le piano, mon âme de violoniste s’exprime. Et lorsque je voyais mon frère jouer au piano à la maison, je commençais à entendre des chansons pop et à avoir l’envie de les rejouer au piano. Cet instrument me paraissait avoir quelque chose de plus instinctif. J’ai ensuite accompagné des amies chanteuses au collège et c’est peut-être le piano qui m’a construit et fait exister au sein de l’école. Je n’étais pas timide, mais plutôt un adolescent tranquille. Le piano m’a donné une raison d’exister. Je lui dois beaucoup. Durant toute mon adolescence, je me suis agrippé à lui comme à un confident. Mes parents me rappellent souvent que je rentrais de l’école en jetant mon cartable pour aller m’installer une heure sur le piano !


© Meïr Salah
© Meïr Salah

Tu as appris en autodidacte ? 

Oui, assez longtemps. Puis l’amour du jazz est entré dans ma vie. J’essayais d’en faire au piano mais je me suis vite confronté à certaines limites que je n’arrivais pas à dépasser. C’est pour cette raison qu’après mon bac, je me suis inscrit à une école de jazz pour essayer de mieux comprendre ce monde auquel je ne trouvais pas la porte d’accès. J’ai eu un super prof, Philippe Baden Powell, le fils d’un grand jazzman et guitariste brésilien. Ça a été pour moi un réapprentissage du piano.


Être pianiste, ça implique quoi au quotidien ? Une discipline ?

J’ai envie de dire qu’il faudrait en faire régulièrement de façon physique et en même temps, j’ai un piano dans ma tête et je visualise des idées. Ça accompagne ma vie. Il y a bien évidemment tout un travail technique, de gamme, d’entraînement de dextérité mais, quelque part, c’est beaucoup plus que ça. Finalement, ce n’est pas ce qui compte.


Qu’est-ce que le piano autorise et que les mots ne permettent pas ?

Pour moi, il permet d’accepter l’abstrait et de ressentir des choses parfois contradictoires. Des sentiments s’expriment, se formulent, prennent d’autres formes et finissent par raconter l’histoire de quelqu’un. Ce côté existentiel peut toucher à quelque chose de plus grand et de plus direct que les mots, qui peuvent mettre plus de temps à le faire.


© Meïr Salah
© Meïr Salah

On vit dans une époque où tout va très vite. Composer une musique instrumentale, qui demande de prendre le temps d’écouter, est-ce une forme de résistance ?

Complètement. C’est une forme de contre-courant et je pense la devoir à mon père, un peintre résistant qui a traversé plein de choses dans sa vie. Peut-être qu’il y a un petit peu de lui qui s’exprime en moi, dans cette envie de contempler et de ne pas swiper.


Tu as assuré la direction musicale de tournées pour Lara Fabian, Slimane, Vitaa ou encore Camille Lellouche. Pour ceux qui ne connaissent pas ce métier, que fait concrètement un directeur musical ?

Son but est de venir retranscrire un album ou un répertoire musical et de l’amener en live avec une formation de musiciens. Sachant qu’aujourd’hui plusieurs projets sont produits avec plein d’instruments virtuels et de banques sonores, ce n’est pas tout de suite évident de jouer les morceaux d’un album. On a seulement trois, quatre, voire cinq musiciens sur scène, donc il faut bien connaître la tournure de chaque chanson. Est-ce qu’on va reconnaître les arrangements entendus dans le disque ou bien est-ce qu’on va faire une proposition nouvelle ? Cette retranscription-là, c’est l’essence de la direction musicale.



As-tu des images fortes, des souvenirs de tournées ?

J’en aurai mille à te donner ! (Rires) J’ai la chance de faire de la direction musicale avec mon frère et donc de l’avoir à chaque fois sur scène avec moi. Ce sont des moments de partage où l’on se jette des coups d’œil pour se dire que c’est quand même dingue ce qu’on vit ! Pour te donner un exemple, au festival Sion sous les étoiles avec Slimane, - on a joué - juste avant Sting sur une scène immense, devant des milliers de personnes - des chansons qu’on a écrites dans notre chambre avec mon frère Meïr Salah et Slimane. Parce qu’à cette époque on n’avait pas de studio. Et ça nous a bouleversés. Je pourrais te parler aussi de la version réarrangée de Je t’aime avec un drop rock qu’on a fait à Bercy, lors de la dernière tournée de Lara Fabian. C’était incroyable !


Tu es tombé amoureux de la musique en découvrant un orchestre sur la place des Vosges quand tu étais enfant, et quelques années plus tard, le destin t'amène à diriger un orchestre symphonique pour Slimane... 

Ça a fait partie des moments de ma vie où j’ai eu l’impression de me sentir à ma place et en même temps, pas du tout ! (Rires) C’était nouveau et très impressionnant. J’ai pris un plaisir fou chaque soir à boucler cette boucle. Tout ce qui a été joué, nous l’avions écrit avec mon frère et ça nous permettait de les ressentir davantage. L’idée était de porter tous ces musiciens derrière leur instrument vers la justesse ultime de ce que peut apporter l’arrangement orchestral. On a travaillé les nuances, les couleurs, les interprétations et j’ai essayé de les diriger avec beaucoup d’humilité et beaucoup de passion.



Quels sont tes prochains projets ? 

J’aimerais concevoir une version live de cet EP. J’ai la chance d’être invité par Slimane pour faire sa première partie et son concert orchestral sur ces quatre dernières dates, à partir du 2 juillet. Ensuite, j’aimerais travailler sur la possibilité de faire voyager ma musique. Quand j’ai commencé à faire cet EP, je ne savais pas trop où ça allait me mener, mais j’y suis allé quand même. Et au fur et à mesure, j’ai sorti des morceaux et remarqué que les gens se retrouvaient dans ce que je faisais. Tout est arrivé sans l’avoir pensé de façon préméditée. Enfin, je reprends en octobre la tournée de Lara Fabian au piano et à la direction musicale.


Pour conclure cet entretien, aurais-tu une citation fétiche à me délivrer ? 

« Si vous pouvez le dire avec des mots, il n’y a aucune raison de le peindre » d’Edward Hopper. Cette citation fait écho à ce qu’on pourrait raconter au piano et ce qu’on ne pourrait pas exprimer avec des mots. »

1 commentaire


amy
il y a 2 heures

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© 2021 par Samuel Massilia.

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